Les poches du mois : L’empreinte – Dites aux loups que je suis chez moi – La tyrannie de la réalité

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Le poche du mois

« Je suis contre la peine de mort. La mort, c’est ce dont j’ai peur. La mort, c’est ce qui a emporté ma sœur ; la mort, c’est ce que les adultes redoutent pour mon frère ; la mort, c’est ce dont je fais des cauchemars. À travers les livres de ma mère et les histoires de mon père, j’ai commencé à envisager la Constitution comme un document d’espoir. La loi que j’aime tant peut donc imposer la mort ? Peu importent les raisons évoquées dans les livres de droit. C’est là que ça commence : avec horreur. À partir de cet instant, je serai toujours contre la peine de mort. »

Alexandra Marzano-Lesnevitch a très vite voulu devenir avocate. Étudiante en droit à Harvard, elle est totalement opposée à la peine de mort et accepte un stage dans un cabinet dont la spécialité est justement de défendre des indéfendables. C’est là qu’elle découvre la vidéo des aveux de Rick Langley, un homme qui a commis l’irréparable : il a tué un enfant et est soupçonné de viol.

Ce récit est le compte-rendu de l’enquête minutieuse menée par l’autrice : remontant l’histoire de ce meurtrier, elle tente d’expliquer ses actes. Aurait-on pu éviter le drame ? Était-ce de sa part une forme de folie ou était-il pleinement conscient ? En parallèle, elle retrace sa propre vie et essaye de comprendre pourquoi les déclarations de Rick Langley l’ont viscéralement atteinte…

« Qui sait comment chacun trouve sa place dans une famille ? Les rôles sont-ils assignés ou choisis ? Et au demeurant, même entre frères et sœurs – même entre jumeaux – on ne grandit pas dans la même famille. On n’a pas le même passé. »

Entre autobiographie, thriller et enquête journalistique, L’empreinte est un texte passionnant et parfois glaçant, d’autant plus lorsque l’on sait qu’il se base sur des faits réels. Le travail remarquable d’Alex Marzano-Lesnevitch permet une reconstitution fascinante des événements et une plongée dans l’intimité des protagonistes. Il met aussi en lumière les paradoxes et dysfonctionnements de la justice américaine et ouvre la voie à une autre possibilité que la peine de mort.

« Ce que vous voyez dans le meurtre de Jeremy par Ricky, j’en suis convaincue désormais, dépend autant de qui vous êtes et de la vie que vous avez vécue que de l’acte lui-même. Mais la narration judiciaire efface cette étape. Elle efface son origine. »

Portée par une écriture vive, voilà une belle réflexion sur l’idée de vérité, la résilience et le pardon. Si les thématiques abordées sont difficiles, elles sont brillamment traitées, avec force et sensibilité.

L’empreinte, Alex Marzano-Lesnevitch, 10/18

Camille

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Le poche du fonds

« J’ai réfléchi à toutes les sortes d’amour qui existent. J’en ai trouvé dix sans effort. La façon dont un parent aime son enfant, la façon dont on aime un chiot, la glace au chocolat, sa maison, son livre préféré ou sa sœur. Ou son oncle. Il y a ces sortes d’amour et puis il y a l’autre sorte. Quand on tombe amoureux. »

États-Unis, 1987. June a 14 ans et habite avec sa sœur aînée et ses parents, souvent absents. Elle est solitaire et passe son temps dans la nature en imaginant vivre au Moyen-Âge. Chaque week-end, elles partent à New-York, accompagnées de leur mère, et posent comme modèle pour leur oncle Finn, peintre de talent que June adore. Mais Finn a le sida et est condamné… À sa mort qui la bouleverse profondément, l’adolescente fait la connaissance de Toby, qui se présente comme « l’ami » de Finn. Elle découvre alors un monde qu’on lui a caché et doit apprendre à grandir malgré la peine et les dissimulations de son entourage…

« Je n’avais qu’une envie, celle de pleurer. Pas seulement parce que Finn ne m’avait jamais parlé de ce type, mais surtout parce que je n’avais plus aucun moyen de lui poser la question. Et je crois que, à ce moment-là, je n’avais pas compris qu’il m’avait vraiment quittée. »

Magnifique roman d’apprentissage, Dites aux loups que je suis chez moi est le récit d’un passage de l’enfance à l’âge adulte, sur fond des années sida. Un texte sur le deuil, sur l’impossibilité du premier amour, sur la famille et la difficulté à trouver sa place dans une société de mensonges et d’apparences. Un livre très très fort.

« Quand on a une montre, le temps est comme une piscine. Avec des bords et des lignes. Sans montre, le temps est comme l’océan. Vaste et désordonné. Je n’avais pas de montre. »

Dites aux loups que je suis chez moi, Carol Rifka Brunt, 10/18

Camille

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L’essai du mois

Bien moins connu que ses derniers livres, La tyrannie de la réalité, écrit en 2004 et réédité cette année chez Folio, est pourtant un essai littéraire remarquable.

Mona Chollet s’attaque ici au concept de réalité, non pas en ses termes philosophiques comme cela a déjà été fait, mais plutôt dans ses valeurs sociales, politiques et culturelles. Cette tyrannie, comme elle le nomme, est le fruit d’une aberrante mystification de la perception de la réalité par une idéologie dominante, politique autant que médiatique, à des fins consuméristes et capitalistes. Avec cette étude engagée et aérienne, sus aux « faut pas rêver » et « soyons réalistes », l’imagination se réconcilie (enfin !) avec la raison, comme le montre cet extrait des plus poétiques sur le rêveur :

« Il ne lui faut pas grand-chose pour être heureux. S’il peut s’isoler de temps en temps, il est comblé ; mais ce n’est même pas indispensable. Le décrochage intérieur, accompagné d’un petit spasme de volupté, par lequel il s’abstrait de l’univers commun, il l’opère aussi bien en société, à la moindre occasion. Il rêve n’importe où, n’importe quand. Il est autosuffisant. Lorsqu’il marche sur un trottoir, des fantômes ne cessent de venir à sa rencontre, de danser autour de lui et il s’entretient avec eux le plus sérieusement du monde. Pendant un trajet en train, en métro, en voiture, son cinéma intérieur ne le rend que plus attentif à la moindre impression de fugitive beauté qui peut se former devant ses yeux. Les autres se croient les pieds sur terre, mais ils ne tiennent debout que parce qu’ils se serrent frileusement les uns contre les autres. »

Si l’on dénote une certaine aisance à manier la plume et la réflexion, on peut quand même parfois s’agacer de certaines confusions et incertitudes dans ses propositions. Hormis cela, cet éloge de la rêverie est éloquent, alternatif, revigorant, et certains passages sur le travail avilissant, le traitement médiatique, la surconsommation et ses atours sont limpides et lapidaires. Autrice pluridisciplinaire puisqu’elle s’intéresse autant à la science, au cinéma, à la littérature qu’à la philosophie, Mona Chollet m’a convaincu. À suivre…

La tyrannie de la réalité, Mona Chollet, Folio actuel

Denis

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