Les poches du mois : Circé – Les délices de Tokyo – Nos cabanes

Le poche du mois

« Quand je suis née, le mot désignant ce que j’étais n’existait pas. Ils m’appelèrent donc nymphe, présumant que je serais comme ma mère, mes tantes et mes milliers de cousines. Moindres que ceux des déesses mineures, nos pouvoirs étaient si modestes qu’ils garantissaient à peine nos éternités. Nous parlions aux poissons et soignions les fleurs, cajolions nuages et vagues pour en extraire les gouttes d’eau et de sel. » 

Quelle merveille que ce roman !

Jusqu’ici, Circé n’évoquait chez moi qu’un brumeux souvenir de mythologie grecque, une figure de second plan à l’aura néfaste. Je dois bien vous l’avouer maintenant : j’étais dans l’erreur ! Et croyez bien qu’il est rare d’avoir autant plaisir à se faire détromper qu’en lisant Madeline Miller.

« Il est impossible de savoir à quel point les dieux craignent la douleur. Il n’y a rien qui leur soit plus étranger et, de ce fait, rien qu’ils ne brûlent plus de regarder. »

Dans ce roman rayonnant, l’auteure s’est appliquée à donner vie et corps à la nymphe Circé qui, loin d’être une sorcière de bas étage, était une femme puissante qui croisa la route de tous les héros légendaires. Maîtresse d’Ulysse, de Jason, accoucheuse du Minotaure, grande enchanteresse… Loin des récits anciens et Homériques de la mythologie, Madeline Miller fait souffler un vent frais sur ces récits masculins et nous emporte dans une aventure antique portée par une écriture absolument remarquable, à la puissance évocatrice digne de la sorcière qu’elle raconte.

« C’était mon moment préféré, quand je les voyais froncer les sourcils en essayant de comprendre pourquoi je n’avais pas peur. Dans leurs corps, je sentais mes drogues, pareilles à des ficelles prêtes à être tirées. Je savourais leur confusion, la terreur qui les envahissait. Ensuite seulement, je tirais dessus. »

A la fois portrait teinté de féminisme et voyage immobile, Circé est une plongée vertigineuse dans les palais antiques et grandioses des Dieux, des Titans et des hommes.

Sans aucun doute mon plus gros coup de cœur de l’année ! Un bijou !

Circé, Madeline Miller, Pocket

Marion

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Le poche du fonds


« Voilà pourquoi je faisais de la pâtisserie. Je confectionne des mets dont je nourrissais ceux qui avaient accumulé les larmes. C’est ainsi que moi aussi, j’ai réussi à vivre. »


Voilà un bien joli roman, qui respire la douceur et la poésie. 


La délicatesse de Sukegawa pour aborder des sujets comme la solitude et la transmission est aussi savoureuse que les dorayaki (une pâtisserie japonaise à la pâte de haricot rouge) que prépare avec respect son héroïne, une vieille mamie aux mains tordues, qui sont autant de cicatrices visibles d’une maladie ancienne qui a littéralement chamboulé toute sa vie. Eloignée du monde, la cuisine était sa seule évasion, et c’est cette puissance, cet amour de la vie, qu’elle va tenter de transmettre à Sentaro, le gérant de la boutique de dorayaki, qui peinait à garder la tête hors de l’eau et à retrouver un sens à sa vie après sa sortie de prison. 


« Devenir ainsi des sortes de poètes était sûrement pour nous la seule façon de vivre, m’a-t-elle dit. Regarder uniquement la réalité donnait envie de mourir. Pour franchir la haie, la seule solution était de vivre comme si on l’avait fait. »

Une balade poignante dans un Japon qui, quand il n’a pas été terrible, sait être touchant. Une douceur qui met vraiment du baume au cœur !

« Alors n’ayons pas peur d’avancer Sentaro. Dans la vie aussi, il y a des changements de saison. »

Les délices de Tokyo, Durian Sukegawa, Le livre de poche

Marion

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L’essai du mois

« Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles; sans craindre d’appeler «cabanes» des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, l’action, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain; c’est à dire toujours, aujourd’hui, pour se mettre à plusieurs. »

Dans cet essai-poème, Marielle Macé nous invite à repenser la figure de ce que sont ou pourraient être nos cabanes, ces constructions où l’on se noue, où l’on noue nos idées. C’est un vibrant hommage aussi à cette jeunesse, qui, face au peu d’avenir qu’on leur promet, invente et tente avec bravoure de se réapproprier la vie en certains lieux.

« L’enjeu est bien d’inventer des façons de vivre dans ce monde abîmé : ni de sauver (sauvegarder, conserver, réparer, revenir à d’anciens états) ni de survivre, mais de vivre, c’est-à-dire de retenter des habitudes, en coopérant avec toutes sortes de vivants, et en favorisant en tout la vie. Vivre dans ces saccages ou, plus simplement, imaginer des pratiques et les loger dans les interstices du capitalisme.»

Plus qu’une réflexion sur ce monde capitaliste abîmé écologiquement et socialement -le dérèglement climatique, la précarité, les inégalités, la destruction de la planète et la disparition des espèces- ce pamphlet incite à reconsidérer la perception du monde, à l’élargir, à réécouter la vie sous toutes ses formes jusqu’à ses éléments les plus silencieux : les rivières, les arbres, les pierres, les oiseaux et tous les être-vivants.

« L’écologie aujourd’hui ne saurait être seulement une affaire d’accroissement des connaissances et des maîtrises, ni même de préservation ou de réparation. Il doit y entrer quelque chose d’une philia : une amitié pour la vie elle-même et pour la multitude de ses phrasés, un concernement, un souci, un attachement à l’existence d’autres formes de vie et un désir de s’y relier. »

Citant poètes, écrivains, philosophes, artistes et spécialistes, ce petit livre est une cabane à lui seul, une cabane d’idées, une cabane de poésie, une cabane à partager et à lire absolument. Moi j’ai adoré.

Nos cabanes, Marielle Macé, Verdier

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