Veni vidi… Vinci

Le Louvre consacre depuis le mois d’octobre et jusqu’au 24 février prochain, une exposition pour fêter  le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci en France. Véronique notre libraire du rayon littérature, vous propose un focus sur ce grand génie de  la Renaissance italienne, à travers deux romans :

La demande

Un flamboyant roi de France, amoureux de femmes et d’arts, invita un fameux peintre-architecte-savant italien à venir s’installer en son royaume. Il lui offrait une belle demeure non loin de son château d’Amboise et la possibilité de travailler à sa guise. Le maître accepta et vint s’installer, avec élèves et serviteurs, dans la vallée de la Loire. Une servante les attendait. Discrète jusqu’à la transparence, cette humble parmi les humbles, qui ne savait ni lire ni écrire, qui de l’art ne connaissait rien, découvrît et regarda le travail de ce vieillard silencieux aux yeux si clairs. Jour après jour, saison après saison, un lien se tissa entre l’artiste raffiné et la femme sans âge. La vie était passée, ils en avaient une conscience aiguë,  il leur restait néanmoins une tâche à accomplir. Un soir, la servante osa aborder le maître et lui fit sa demande.

Ce bref roman, publié en 1998 et lauréat de nombreux Prix littéraires, est une pure merveille de  finesse et d’émotions. Tel le maître du sfumato, l’auteure saisit ses personnages dans une sorte de brouillard ligérien donnant à l’ensemble du récit une légèreté et une douceur aussi trompeuses que la Loire. Michèle Desbordes ( 1940-2006) savait écrire les silences, les méandres secrets des vies, les tumultes des cœurs et signait là son chef-d’oeuvre.

« Une paysanne, c’est ce qu’on leur avait dit, et venue des tourbières, plus bas après la première forêt, de celles qui servaient dans les maisons de fleuve, avaient toujours servi, à peine grandies travaillaient aux récoltes, faucillaient le foin et les joncs de l’étang, rouissaient le chanvre et s’occupaient des bêtes, le soir dans les masures filaient et tissaient sans rien dire si ce n’est l’hiver aux veillées et encore dans ces forêts on était peu bavards, de bonne heure on apprenait à se taire. Elle était petite et frêle comme une enfant se dirent-ils, le visage fin et le nez délicat sous le front, rien ne disait qu’elle venait des étangs et des terres basses, de ces hameaux où bien avant la nuit granges et masures et petits bois à l’entour s’enfouissaient dans les brouillards, les fumées blanches qui montaient des labours, et les bruits mêmes dans la lumière grise, la nuit avancée. Les cheveux avaient dû être blonds, l’étaient peut-être encore sous la coiffe d’où émergeait au travers d’une mousse claire, un léger friselis, une mèche lissée sur la tempe, elle devait avoir quarante ans, quarante-cinq peut-être, elle-même l’ignorait.

 Il regardait le pays et les couleurs du ciel au-dessus du fleuve, une dernière fois cherchait la grandeur, la beauté, imaginait sur les falaises blanches des villas comme en Toscane, la profondeur infinie des terrasses. Des journées entières retiré à l’atelier où il demandait qu’on ne le dérangeât point il imaginait un escalier, le plus haut et le plus large qu’on ait jamais vu, où chacun pourrait monter et descendre sans apercevoir quiconque ferait de même. Parfois le bras, les doigts n’obéissaient plus, se crispaient paralysés par les crayons. D’autres fois la main tremblait, se dérobait. Il expliquait aux élèves, ils dessinaient ce qu’il disait. Le soir quand ils dormaient il regardait les dessins. Corrigeait. Reprenait l’idée. À l’encre, à la mine de plomb, à la pierre noire, épaississait le trait, rectifiant le calcul. Dans les marges ajoutait un commentaire, une idée. »

La demande, Michèle Desbordes, Verdier

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Hervé Le Tellier

Hervé Le Tellier est un talentueux auteur qu’on avait un immense plaisir à écouter sur France Culture dans la regrettée émission «  Les Papous dans la tête ». Si l’esprit potache, et brillant, vous manque, n’hésitez pas à lire ce savoureux ouvrage qui revisite l’exercice de style en prenant la Joconde comme sujet. Un délire littéraire qu’un des maîtres de l’OuLiPo s’autorise avec jubilation, n’hésitant pas à pasticher Céline ou Facebook … Un plaisir à partager à haute voix et sans restriction.

Le point de vue de Georges Perec

« Dix ans avant Marignan, Vinci avait fait son portrait. D’abord au fusain, puis au lavis. Mona Lisa posait, parfois un jour durant, sans un mot. Soudain, sans raison, un soir d’avril, dit-on, Mona disparut. Un mois passa, puis un an.Vinci comprit alors, trop tard, qu’il l’aimait d’un vrai amour, d’un amour puissant. Las, Mona avait disparu. Mais son portrait, lui, parfait, joyau du grand Vinci, souriait pour toujours.  Ainsi, nul n’oublia jamais Mona Lisa, qu’on nomma la Gioconda »

Le point de vue du prophète

  Au XVIe siècle, Dieu créa le bleu ciel et la terre de Sienne. Or la terre de Sienne était vague et vide, les fusains couvraient la toile, l’esprit blanc de Dieu planait sur les eaux-fortes.

 Dieu dit «  Que la peinture soit » et la peinture fut. Dieu vit que la peinture était bonne , et Dieu sépara la peinture et les fusains. Dieu appela la peinture « tableau » et les fusains « esquisses » . Il y eut un peintre et il y eut un chef-d’oeuvre : première Joconde.

Joconde jusqu’à cent et plus si affinités, Hervé Le Tellier, Le Castor Astral

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