Hiver à Sokcho – Élisa Shua Dusapin

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Les poches qu’on aime en octobre

 

« Lorsque Kerrand a commencé à dessiner, son trait était irrégulier. Il reprenait les lignes plusieurs fois, comme pour les effacer, les corriger, mais chaque pression les gravait. Le sujet, méconnaissable. Un branchage, un tas de ferraille peut-être. J’ai fini par reconnaître l’amorce d’un œil. Un œil noir sous une chevelure brouillonne. Le crayon a poursuivi sa route jusqu’à ce qu’apparaisse une figure féminine. Des yeux un peu trop grands, une bouche minuscule. Elle était belle, il aurait dû s’arrêter là. Mais il a continué à passer sur les traits, tordant peu à peu les lèvres, déformant le menton, perforant le regard, a remplacé le crayon par une plume et de l’encre pour en badigeonner le papier avec une lente détermination, jusqu’à ce que la femme ne soit plus qu’une pâte noire, difforme. Il l’a posée sur le bureau. L’encre dégoulinait sur le plancher. »
Sokcho, petite ville portuaire près de la Corée du Nord. Une jeune franco-coréenne travaille dans une petite pension en rêvant d’ailleurs. Ses semaines sont rythmées par l’entretien de l’auberge et les visites à sa mère, poissonnière de son état. L’hiver, Sokcho est pour elle une ville morose et peu attrayante. Pourtant, l’arrivée de Yan Kerrand, un dessinateur normand d’une cinquantaine d’années, va venir bousculer le quotidien de la narratrice…
Un premier roman très réussi, l’histoire d’une rencontre évoquée tout en subtilité grâce à l’écriture délicate et poétique d’Elisa Shua Dusapin. Il y a quelque chose d’aérien dans ce récit, une fragilité sobrement maîtrisée dans le lien qui se crée entre ces deux personnages en recherche d’absolu, une pudeur retenue. Très belle découverte.
L’auteure : Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle se consacre à l’écriture et aux arts de la scène, entre deux voyages en Asie de l’Est.
Hiver à Sokcho, Élisa Shua Dusapin, Folio
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Le poche du fond des rayons

« Il n’y a aucun choix à aimer une fille. C’est violent. C’est l’instinct. C’est la peau qui parle. C’est le sang qui s’exprime. Céline n’a pas choisi d’aimer Olivier. Je n’ai pas choisi d’aimer Diane. C’est une loi physique. C’est une attraction. C’est comme la Lune et le Soleil. C’est comme la pierre dans l’eau. C’est comme l’été et la neige. C’est de l’histoire naturelle. Ça reste longtemps dans le corps. C’est inoubliable. C’est la grande vie.
J’aime Diane, je suis milliardaire. »
Marie a seize ans, elle vit à Zürich et elle est amoureuse de Diane. Nous sommes au début des années 80, le sida fait des ravages et Jimmy Somerville passe à la radio. C’est l’âge des premiers émois, des étés à Saint-Malo et des hivers au ski. Des premières désillusions aussi, puisque la tante de Marie a une maladie grave et que cette maladie plane au-dessus de la famille. Parmi les thématiques abordées : les amitiés d’enfance qui évoluent, se perdent, à cet âge où tout semble possible, et quête d’identité : il est difficile de trouver sa place, surtout quand on ne ressemble pas aux autres et qu’on se sent à la marge parce qu’on aime une fille en en étant une soi-même.
Un très beau roman dans cette écriture caractéristique de beaucoup de textes de Nina Bouraoui – dont le dernier Tous les hommes désirent naturellement savoir – comme des fragments de vie : une écriture franche, directe, qui va bien avec l’entièreté de cette période de vie. Ici l’adolescence, rythmée par l’amour, l’amitié parfois ambiguë, évoquée dans de courts chapitres à la chronologie anarchique mais surtout de belles réflexions sur le fait d’aimer une fille : c’est irrésistible, ça peut rendre heureuse, parce que c’est ça, être amoureuse. Un récit qui nous plonge dans les années 80 à coup de références cinématographiques et musicales et surtout au cœur d’une jeunesse fulgurante.
L’auteure : Née en 1967, Nina Bouraoui est romancière. Elle est notamment l’auteur de La Voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991), Garçon manquéLa Vie heureuse
La vie heureuse, Nina Bouraoui, Le livre de poche
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3 thoughts on “Hiver à Sokcho – Élisa Shua Dusapin”

  • J’ai lu Hiver à Sokcho, j’ai beaucoup aimé l’écriture, très poétique, tout en douceur, j’ai eu l’impression que le temps était suspendu durant ma lecture. Je pense que le fait que l’histoire se passe en Corée du Sud n’est pas étranger à cette sensation car j’y suis allée en mai dernier et j’avais donc les paysages qui défilaient dans ma tête. J’ai acheté le dernier livre d’Elisa Shua Dusapin, Les billes du Pachinko, j’ai hâte de le lire.

    • Merci pour votre retour de lecture Clémence. Camille sera ravie de vous lire. “Les billes du Pachinko” le deuxième roman de Elisa Shua Dusapin est l’un des coups de cœur de notre libraire Anne-Laure (raton littérature) si vous en avez l’occasion n’hésitez pas à échanger avec elle sur ce roman !
      Sandy

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